Nov - 6 - 2015

Le dimanche dernier, les élections législatives en Turquie ont donné un résultat qu’aucun sondage n’avait prévu. Le Parti Justice et Développement (AKP) du réactionnaire (et sanguinaire) président Recep Tayyip Erdoğan, a gagné avec près de 50 % des suffrages exprimés.

En effet, les sondages prévoyaient un résultat plus ou moins semblable à celui de la précédente élection du 7 juin, dans laquelle l’AKP avait perdu la majorité au Parlement, descendant à un peu plus de 40 % des voix.

En outre, lors du vote de juin, le parti de gauche et pro-kurde, le HDP (Parti Démocratique du Peuple), avait atteint 13 %, avec environ 6 millions de voix, se plaçant comme le quatrième parti de la Turquie. Maintenant, le HDP est tombé à un peu plus de 10 %, qui est le minimum imposé par la législation électorale réactionnaire de la Turquie pour avoir des députés.

Face à cette situation, Erdogan aurait pu en juillet négocier un gouvernement de coalition avec d’autres forces. Mais il a rejeté cette solution. Il a préféré favoriser un climat de terreur et de combats, qui justifierait de donner un virage sanglante vers la droite. Ce virage comprend  la rupture des négociations de paix et la reprise de la guerre contre le peuple kurde, jusqu’à un saut dans la répression qui frappe tout d’abord la gauche, mais aussi des secteurs de droit qui ne se sont pas soumis à lui.

Dans un tel climat de peur (renforcé par la crise économique) et d’encouragement au chauvinisme grand-turque (qui comprend des idées délirantes comme la restauration de l’Empire Ottoman), Erdogan se présente comme le sauveur, l’homme providentiel qui peut imposer la paix, l’ordre et le « développement » avec une main de fer.

Dans la campagne lancée par Erdogan, on peut souligner les terribles attentats perpétrés par les islamistes… qui fonctionnent sous la protection des services de renseignements turcs. Ceux-ci leur ont donné «carte blanche » pour commettre l’attaque le 10 octobre à Ankara contre une manifestation pour la paix, qui a laissé plus de 100 morts et 400 blessés, ainsi que le précédent attentat du 20 juillet dans la ville de Suruc, frontière avec la Syrie, avec 30 morts et environ 100 blessés.

En outre, il faut noter qu’Erdogan a pris ce virage avec l’approbation des États-Unis. Et pas seulement parce que les Etats-Unis considèrent toujours « terroristes » les guérillas kurdes du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan), mais aussi parce que l’accord avec Washington inclut l’utilisation des aéroports de Turquie pour que son aviation opère en Syrie.

Cette campagne de polarisation vers l’extrême droite, a donné des résultats. En général, Erdogan a concentré, d’une part, les voix de la droite mais aussi des secteurs d’électeurs terrorisés par les actes de violence et de « anarchie »… malgré le fait que son gouvernement, par action ou par omission, les promeut.

La hausse de près de 10 points par rapport à l’élection du 7 juin , dispose de plusieurs sources. Le principal, provient de l’extrême droite néo-fasciste, le Parti Mouvement Nationaliste (MHP). Environ la moitié de ses électeurs, satisfaits de la politique de « main de fer » d’Erdogan, se sont passés à l’AKP. Cela l’a donné environ 5 % des nouveaux électeurs.

L’autre source a été un 4 à 5 % de voix d’origine variée, même de secteurs de la bourgeoisie et la droite kurdes qui accusent aussi le PKK et la gauche d’être responsables de la rupture des négociations.

Les limites et les problèmes…

Mais cette indiscutable victoire réactionnaire a ses limites, et elle a été obtenue en créant des situations qui peuvent finir par concentrer sur Erdogan les attaques de la gauche, mais aussi d’importants secteurs de la droite. C’est ce qui arrive généralement quand un « homme providentiel » se situe comme arbitre et pouvoir suprême d’une société… société qui est en outre remarquablement fragmentée, comme dans le cas de la Turquie, avec sérieux clivages non seulement politico-sociaux mais aussi ethniques, idéologiques-religieux, etc.

Les tensions peuvent s’aggraver parce que le contexte socio-économique n’a aucune perspective immédiate d’amélioration. The Economist résume ainsi la situation économique de la Turquie: « L’économie est en baisse, l’inflation et le chômage ont augmenté et la livre turque s’est effondrée. » [1] À cela s’ajoute le fait que, après dix ans de négociations, les espoirs pour la Turquie d’entrer dans l’Union européenne disparaissent.

Pour un « sauveur providentiel » dont le parti promet le « développement », l’administration de la misère n’est pas un bon affaire. Exciter le chauvinisme turc contre les kurdes, l’Islam sunnite contre les laïcs, les soufis, les alevis et d’autres croyances, peut être dans l’immédiat un moyen de parler moins de la chute de l’économie. Mais au long terme cela peut générer des situations catastrophiques et des chocs. Erdogan joue avec le feu, en animant tous ces foyers d’incendie…

Comme partie de cette politique, s’inscrivent les violentes attaques non seulement contre les kurdes et la gauche, mais aussi contre les secteurs de droite qui ont échappé à son contrôle. Le cas le plus importante est celle des opérations de police contre les journaux Bugun et Millet et les chaînes de télévision BugunTV et Kanalturk et d’autres médias.

La plupart de ces publications interdites ou intimidées sont associées à un célèbre dignitaire religieux et idéologue sunnite-soufi, Fethullah Gülen, auquel un journal espagnol a bien défini comme le chef d’un « Opus Dei » islamique en Turquie. N’oublions pas que l’Opus Dei est une organisation catholique d’ultra-droite, née en Espagne sous la dictature fasciste de Franco, qui se dédie à intervenir discrètement dans la politique, au style des loges maçonniques.

Fethullah Gülen – aujourd’hui prudemment exilé aux Etats-Unis – avait initialement soutenu Erdogan et son parti, l’AKP. Gülen est la grande figure idéologique et politico-religieuse d’un secteur fort de la bourgeoisie et la classe moyenne conservatrice. Selon ses propres mots, il impulse « un mouvement dédié à l’éducation »… qui constitue un vaste réseau d’associations religieuses, d’universités et d’écoles privées de qualité… avec son évidente influence politico-idéologique.

Gülen avait initialement soutenu Erdogan et l’AKP, jusqu’à ce que la rupture ait eu lieu l’an dernier. Depuis lors, Erdogan lui a déclaré publiquement la guerre, l’accusant d’avoir comploté pour renverser son gouvernement. La violente attaque sur les chaînes de télévision et les journaux associés à Güllen, font partie de ce conflit.

En bref: Erdogan sort des élections renforcé… mais aussi avec un large éventail d’ennemis à gauche et à droite.

Cela n’a pas été une « victoire absolue »

À cela s’ajoute que les résultats des élections du dimanche ont été très bons… mais pas assez. Il y a deux points politiques et institutionnels importants qu’Erdogan n’a pas réussi à obtenir.

Le premier a été qu’il n’a pas réussi a laisser dehors du Parlement le HDP, le Parti Democratique du Peuple, qui reçoit la majeure partie des voix kurdes et de gauche. En outre, un autre parti de gauche, mais beaucoup plus « modéré », le CHP (Parti Républicain de Gauche), a fait même un meilleur score qu’aux élections précédentes, atteignant près de 26 %.

Mais le plus grave institutionnellement pour Erdogan est qu’il n’a pas obtenu le nombre nécessaire de voix pour changer la Constitution, comme il se proposait. Son grand objectif politique était d’établir un régime présidentialiste, ce qui aurait impliqué la légalisation d’une dictature d’Erdogan et l’AKP.

Bien sûr, les mesures de répression brutale qu’a pris Erdogan dans ces derniers temps, et surtout la reprise de la guerre contre le peuple kurde (qui également vise à ensemble de la population de gauche) ne configurent pas un régime bourgeois très démocratique. Mais cela ne signifie pas de sous-estimer les limites de la victoire d’Erdogan.

A partir de là, se pose aux travailleurs et aux jeunes, au-dessus des différences de nationalités et confessions, la nécessité de s’unir pour faire face au gouvernement d’Erdogan, qui cherche à surmonter la crise économique, sociale et politique en promouvant  la guerre contre le peuple kurde et la répression brutale de toutes les revendications ouvrières et populaires.

______________________

Notes:

1.- “Turkey’s election – Sultan at bay”, The Economist, Oct 31, 2015.

Par Elías Saadi

Categoría: Français